South Dorchester, États-Unis, juillet 2008
Rupert Teelaney leva la tête vers le haut-parleur rond, beige de vapeurs grasses et de poussière, situé juste au-dessus de sa table. Une voix de femme aigrelette et nasillarde surnageait sur les accords approximatifs d’une cithare. On était très loin de Ravi Shankar.
À l’habitude, Thomas avait fait de l’excellent travail. Installé dans un affligeant restaurant indien de Mount Vernon Street – le Taj Mahal Palace – où il avait commandé un non moins affligeant curry de légumes, accompagné de nans au fromage surs, et d’une assiette de riz jaune et sec, Rupert consultait à nouveau le rapport remis par le détective, ainsi que les photos prises au téléobjectif. À l’issue d’un premier examen, il avait déjà sélectionné le candidat qui lui plaisait le plus.
Une appréhension assez plaisante le gagnait. Avait-il fait le bon choix ? Dans le cas contraire, il serait toujours temps de revenir en arrière. Diane avait parlé de mimétisme et il s’était, lui aussi, essayé à ce processus mental.
Il étala devant lui, sur la nappe en papier, les trois photos d’hommes, tous dans la même tranche d’âge, de mêmes stature et couleur de cheveux, tous trois ambidextres et adhérents aux deux associations qu’il avait repérées, même s’il n’était toujours pas certain que le tueur en soit membre.
Il s’absorba dans l’étude de la première photo, celle d’un livreur employé par une blanchisserie de Jamaica Plain.
Une voix le fit sursauter : celle du serveur rondouillet et jovial de ce redoutable « palace ». Le gars demanda dans un anglais coloré d’accent :
— Fini ?
— Non.
— Un dessert ?
— Je n’ai pas terminé, répéta Rupert d’une voix que l’irritation gagnait.
— Bon, bon.
— Tant que vous y êtes, vous pourriez baisser un peu la musique ?
— Bon, bon. C’est des frères ? demanda le serveur en se penchant carrément sur l’épaule de Teelaney et en appliquant un gros index sur l’une des photos.
Rupert jugea la question drôle et sa mauvaise humeur s’envola :
— Non, des candidats pour un casting.
— À la télé ?
— Oui. Pour un rôle de cadavre, répondit-il en levant ses lunettes rectangulaires vers le gars.
Admiratif, le serveur commenta :
— Cool !
Il s’en retourna vers les cuisines.
Se mettre dans la tête d’une femme, il le pouvait. Il éprouvait pour elles, victimes préférentielles, une tendresse mêlée de pitié. Au beau sens du terme. S’immiscer dans le cerveau d’une pute de quartier putride serait plus ardu. Savoir que n’importe quel client peut se révéler tordu, dangereux. Avoir appris qu’il n’existe plus aucune bienveillance, aucune générosité. Ne jamais abandonner un territoire connu, un peu rassurant, pour un lieu étranger, potentiellement menaçant. Être sur le qui-vive en permanence, chercher les signes avant-coureurs du danger. Ne jamais croire le mec qui vous lève.
Sur la photo prise de trois quarts face, le livreur, un certain Ted Simmons, discutait sur le trottoir avec un homme dont Rupert ne voyait qu’un bout de crâne dégarni. Il tira du dossier de Thomas l’agrandissement réalisé du visage. Simmons souriait, d’un sourire machinal qui se contentait d’étirer ses lèvres. Rupert détailla l’arête du nez, la ligne des mâchoires, les joues un peu creuses, les sourcils fournis, presque droits. S’il était une prostituée méfiante et que ce type lui propose trente dollars pour une passe, que ferait-il ? Il monterait où il avait l’habitude de monter. Et si ce type insistait pour le conduire dans un endroit inconnu ? Non. Pas avec ces mâchoires trop carrées, pas avec ces sourcils. Il l’enverrait sur les roses.
Rupert exhala de bonheur. Il y arrivait, il en était certain !
Il récupéra les photos prises des deux ambidextres de South Dorchester. Il passa très vite sur celles d’un dénommé Ken Hammond, sans emploi. Les yeux rapprochés, le nez pincé et les lèvres minces trahissaient – sans doute de façon infondée – une sorte de violence rentrée.
Son chouchou, maintenant : Stephen Grady. Il posa les sorties laser en éventail autour de son assiette de curry. Il jugula le début d’excitation qui montait en lui. Pas de précipitation. Il était hors de question qu’il se trompe. Mignon Stephen, avec ses joues enfantines, son sourire hésitant, ses cheveux sagement rabattus derrière les oreilles. Il tendait un billet à une jeune femme qui vendait des glaces dans la rue, coiffée d’une casquette blanche de base-ball. Rupert récupéra l’agrandissement du visage. On lui aurait donné dix-huit à vingt ans alors que, selon le rapport de Thomas, il en avait vingt-huit. Âgé d’environ dix-huit mois, Grady avait été trouvé, le matin de la Saint-Stephen, devant le portail d’un orphelinat catholique, dans la plus pure tradition. Assez chétif et souffrant d’asthme, il avait été trimbalé entre différents foyers d’accueil, revenant toujours à l’orphelinat. Il n’en était finalement jamais parti puisqu’il était aujourd’hui employé par la paroisse Saint-Andrew, à laquelle appartenait l’institution charitable qui l’avait élevé. Grady était chargé de petits boulots peu exigeants : des courses, un peu d’entretien, la surveillance des vases de fleurs et des cierges des autels.
Le regard de Rupert tomba sur la broche épinglée au col du polo de Stephen. Une petite croix en argent. Décidément, il l’aimait beaucoup, celui-là ! Attention, la chasse devait avoir lieu sans a priori, sans impatience, sans impulsivité. Sans erreur de proie, surtout.
Lui vint une pensée émue : Diane était encore plus exceptionnelle qu’il ne l’avait supputé.
Il mémorisa l’adresse communiquée par Thomas, fourra le dossier dans son sac à dos et héla le serveur, soudain désireux de partir au plus vite.
Rupert Teelaney gara la petite citadine gris pâle de location, choisie pour son allure passe-partout, juste en face de l’immeuble de brique dans Devon Street, non loin de l’intersection avec William Morrissey Boulevard. L’attente commençait. Elle peut être ennuyeuse pour un esprit mal préparé qui cherchera un dérivatif en sautant d’une pensée à l’autre. Pas pour lui. Il ouvrit le Boston Globe et l’étala sur son volant pour se donner une contenance, ne pas attirer l’attention, et plongea dans une sorte de méditation vigilante, détaillant tout ce qui l’environnait. Il s’agissait d’un immeuble de cinq étages, flanqué d’échelles d’incendie que reliaient de courtes passerelles de métal transformées en sèche-linge ou en minuscules jardinets par certains des occupants. Un petit garçon noir était assis sur les quelques marches qui menaient à l’entrée de l’immeuble, fasciné par les voitures qui arrivaient de la droite. Rupert comprit vite la raison de son intérêt lorsqu’il entendit la clochette du marchand de glaces. Le garçonnet se leva d’un bond pour foncer au bord du trottoir. La charmante jeune femme à casquette blanche de la photo s’arrêta à hauteur de l’enfant et lui tendit un cornet d’où émergeait une mousse rose. Rupert sourit. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait aperçu l’une de ces pimpantes camionnettes qu’il les avait crues disparues à jamais, écrasées par la multiplication des supermarchés et des congélateurs domestiques. Mais l’attente, justement. L’attente est délicieuse. Surveiller, patienter jusqu’à percevoir l’écho d’une clochette.
Le petit garçon se réinstalla sur les marches, léchant sa glace avec bonheur, lentement afin de faire durer le plaisir. Rupert feignit de tourner une page de son journal. Une ombre obscurcit son pare-brise. Il leva les yeux. Un type à l’air pas mal défoncé le dévisageait, un sourire à la fois niais et menaçant aux lèvres. Rupert ôta ses lunettes de soleil et le fixa. L’autre ne tint pas son regard plus de cinq secondes, haussa les épaules et s’éloigna sur un :
— Euh… cool, mec !
Le petit garçon avait terminé sa glace et essuyait ses doigts poisseux sur le pantalon qui lui arrivait à mi-mollet.
Et Rupert le vit. Stephen Grady. Il apparut sur le pas de la porte de l’immeuble, se tenant les épaules voûtées, ce qui accentuait encore son allure frêle, une expression timide et incertaine sur le visage. Il portait un polo noir, un pantalon de toile beige et un sac de vinyle bleu passé en bandoulière. Il adressa quelques mots au gamin et s’éloigna dans Devon Street. Rupert lui emboîta le pas. Ils se dirigèrent vers la station de métro JFK/U Mass de la ligne rouge.
Ne pas anticiper. Rien ne disait que Grady partait en chasse. Il pouvait se rendre au travail, ou dans son association d’ambidextres à Cambridge. Il pouvait également ne pas s’agir de sa proie.
Stephen Grady descendit à la station suivante, Andrew. Ils marchèrent une petite dizaine de minutes et Rupert lutta contre une vague de désappointement lorsqu’il le vit grimper sans hâte les marches de l’église Saint-Andrew.
Dominer son impatience. Être puissant. Il attendit donc à l’extérieur, un peu inquiet : et si Grady ressortait par l’une des portes latérales de l’église ? N’y tenant plus, Teelaney pénétra à son tour dans l’église, de taille modeste. Le sol était mouillé et une odeur désagréable le saisit à la gorge. Celle du Crésyl. Une petite silhouette, de dos, s’activait dans le chœur, poussant son balai terminé d’une serpillière. Rupert ressortit, rassuré.
Stephen Grady reparut moins d’une heure plus tard. La promenade reprit. Le trajet en métro fut beaucoup plus long. En bout de wagon, Rupert le surveillait, protégé derrière ses lunettes. Il avait enfin pu déchiffrer l’inscription collée sur le sac en vinyle : Viva el papa. Judicieux. Grady semblait ailleurs, perdu dans ses pensées. Il croisait et décroisait sans cesse ses mains posées sur ses cuisses, se massant parfois les doigts dans un geste inconscient. Ses pieds battaient alternativement la mesure. L’excitation montait en lui. Le fantasme se déroulait dans son esprit. Il ne pensait plus qu’à cela. Rupert en était presque certain : il venait de trouver la bonne proie. Du calme.
Ils changèrent à Downtown Crossing pour redescendre vers le sud, jusqu’à Roxbury Crossing. Certains coins de Roxbury ont depuis longtemps la réputation d’être peu sûrs en dépit de tentatives pour leur redonner la tranquillité qu’ils ont connue au XVIIIe siècle. Rupert laissa sa cible prendre un peu d’avance. En dépit de la chaleur étouffante, il tira de son sac à dos un léger chandail qu’il passa sur son tee-shirt et enfonça une casquette de base-ball noire sur son crâne. Cependant, il doutait que l’autre ait remarqué la filature dont il était l’objet, tant la future mise à mort d’une autre pute le captivait.
Lorsqu’ils débouchèrent dans Alphonsus Street, Rupert se douta qu’ils se rapprochaient de Mission Hill, et traversa la rue pour suivre Grady depuis le trottoir d’en face. Stephen ralentit l’allure, adoptant une démarche de badaud. Pourtant, à la tension de son dos, Rupert savait qu’il était aux aguets. Choisissait-il une fille parce qu’elle lui évoquait quelque chose ou parce qu’elle lui semblait plus facile, plus manipulable qu’une autre ? Quelle importance ? De toute façon, il ne la levait que pour éjaculer entre ses cuisses en l’étranglant.
Le mignon Stephen jetait de furtifs regards aux porches des immeubles sous lesquels les filles attendaient. Il s’arrêta, semblant hésiter. Rupert tourna le dos et s’appuya contre le capot d’une voiture, bras croisés. Sa cible revint sur ses pas et adressa un petit geste enfantin à une ombre qui dévala aussitôt les marches jusqu’à lui. La fille brune, âgée de vingt-cinq ans au plus, l’écouta, secouant la tête en signe de dénégation. D’où il se trouvait, Rupert la voyait de dos et suivait les expressions qui se succédaient sur le visage de Grady : déception, tristesse, espoir de gentil garçon. La fille haussa les épaules d’agacement, de lassitude, et empocha l’argent qu’il lui tendait. Grave erreur. Pas fatale toutefois, puisque Rupert était là.
Qu’inventait-il pour les convaincre de le suivre jusqu’à un motel ? Qu’il redoutait qu’un souteneur indélicat le tabasse pour le dévaliser ? Le cas s’était produit quelque temps auparavant. Toutefois, fort peu des clients plumés avaient osé porter plainte. Le prétexte collait bien avec son allure de petit garçon malingre et renforçait son côté inoffensif et trouillard. La fille pensait alors qu’elle aurait le dessus en cas de dérapage. Elle se trompait.
Rupert les suivit sans hâte, certain que Grady avait repéré les lieux et que le motel était proche. En dépit de toute sa persuasion, le gentil Stephen n’aurait jamais convaincu une pute juchée sur des hauts talons instables de marcher plus de trois cents mètres.
Situé non loin d’une station-service, le Clairview Motel était un éclatant exemple de construction sinistre, radine et décrépite, jusque dans les lézardes qui fendillaient ses murs de béton et les stores à lamelles qui pendouillaient à l’intérieur de la plupart de ses fenêtres. On devait y vivre à la semaine ou au mois puisque des sous-vêtements séchaient au-dehors, pendus à des cintres accrochés aux barreaux qui protégeaient les ouvertures donnant sur une sorte de grand terrain vague. Bon choix. Il s’agissait du genre d’établissement où personne ne s’occupe de personne, sauf lorsqu’un voisin gueule vraiment trop et empêche les autres de dormir.
Le couple improbable contourna le motel, et la fille se dirigea vers le bureau de la réception.
Teelaney les vit pénétrer dans la chambre 11. Il consulta sa montre. La première partie de la mise en scène était rapide. Grady assommait la fille puis la ligotait et lui fourrait une boule de tissu dans la gorge. Ensuite, les choses ralentissaient. Il l’étranglait lentement, très lentement, pour parvenir à l’orgasme. Rupert disposait donc de cinq à six minutes pour trouver le moyen de pénétrer dans la chambre. L’adrénaline monta.
Adoptant une voix morne et vulgaire dont il espérait qu’elle ressemblait à celle d’un tenancier de motel cradingue, il cogna du poing sur la porte de la chambre. Pas de réponse ainsi qu’il s’y attendait. Il cogna à nouveau en beuglant :
— Hey ! Elle a oublié sa monnaie. Trois dollars quinze. Hey ?
Toujours pas de réponse. D’un ton dont il força la méfiance, il exigea :
— Hey… Y se passe quelque chose là, ou quoi ? C’est un malaise ? Hey, m’dame, ouvrez. J’me fous que vous soyez avec un client, mais j’veux pas d’emmerdes dans ma taule.
Toujours pas de réponse. En revanche, des bruits lui parvinrent de l’intérieur.
— Ouvrez, où j’appelle les flics !
La porte s’entrouvrit enfin. Stephen Grady, l’air surpris et ennuyé, y passa la tête. Un coup de pied balancé contre le battant l’envoya balader dans la chambre. Rupert referma la porte derrière lui. Grady ouvrit la bouche, peut-être pour crier. Un violent coup de poing au plexus solaire le plia. Un autre, asséné sur la nuque du tranchant de la main, le fit s’écrouler.
Rupert poussa la mince porte de la salle de bains. La fille gisait au sol, inconsciente, ligotée. Stephen l’y avait traînée lorsque le prétendu réceptionniste avait frappé. Il souleva le mignon Stephen par les aisselles et l’installa sur la chaise en plastique rouge de la chambre.
Il avait peu de temps, dommage. Elle allait revenir à elle. Si les flics n’étaient pas encore prévenus, elle décamperait sans demander son reste, trop contente de ne pas y avoir laissé sa peau. Toutefois, même quelques minutes suffiraient à faire regretter ses actes au gentil Stephen. Il devrait l’achever ensuite. Un peu trop vite à son goût. Nécessité fait loi !
Le regard terrorisé fit sourire Rupert. Il murmura en avançant vers lui, son couteau de chasse à la main :
— Ça n’est pas bien de tuer des femmes. Pas bien du tout.
Un long gémissement étouffé monta de sous le bâillon de Scotch gris.
— Je baisse un peu le volume de la télé. Je ne voudrais pas qu’on nous dérange.
Il se pencha et enfonça d’un geste expert la large lame sous la peau de la cuisse de Stephen.
Un hurlement d’animal percuta la bande de Scotch gris pour ne produire qu’un curieux gargouillis.
Rupert se changea rapidement et trancha les liens de la fille qui geignait en reprenant peu à peu conscience. Mince : il n’avait plus le temps pour une célébration. De toute façon, une piaule aussi déprimante était de nature à gâcher le meilleur des havanes.